Ici, les femmes ne rêvent pas - Récit d'une évasion

Rana Ahmad, traduit de l'allemand par Olivier Mannoni

Éditions Globe, 2018, 304 pages, 22€ ici

 

Rana, dix ans, fonce sur son vélo flambant neuf. Heureuse, insouciante, choyée par son père, un vent de liberté lui caresse le visage.
Quinze jours plus tard, c’est terminé. Son vélo est donné à l’un de ses oncles. Encore quelques mois et elle devra, pour être une bonne musulmane aimée d’Allah, porter l’abaya noire sur son corps, le niqab sur son visage et le tarha sur sa tête et ses épaules. Ensuite, ses parents lui trouveront un mari et elle sera condamnée à ne plus rien faire que la cuisine, le ménage et ses cinq prières par jour. C’est la loi.
Il ne reste à Rana que ses yeux pour pleurer et contempler son monde : l’Arabie saoudite des années 2000. Mais sur ce monde, elle porte un regard impitoyable. La frustration sexuelle fabrique des obsédés et des hypocrites. L’obsession et l’hypocrisie transforment les hommes en ennemis de leurs propres sœurs, filles ou épouses. Les agressions et les violences quotidiennes donnent aux femmes l’envie de fuir. Très peu réalisent ce rêve fou.
Rana sera l’une d’elles.
Elle n’a jamais oublié le vent de liberté de ses dix ans, elle est prête à tout pour le retrouver et en jouir, et, cette fois, en adulte.

Extrait

Je suis en nage lorsque je sonne à la porte de ma grand-mère, mais très fière d’avoir réussi à rapporter intact à la maison un chargement aussi lourd. Avec mon vélo, personne ne peut me retenir ! Mais lorsque grand-père ouvre la porte, quelque chose n’est pas comme d’habitude. Il a les yeux sombres et brillants comme les jours où il s’est trompé de diamètre en perçant un trou, ou quand il n’a pas réussi à trouver l’origine d’une fuite d’eau sur un robinet. « Rana, tu cours sans arrêt les rues avec ta bicyclette. Tu es beaucoup trop agée pour ça. Les grandes filles n’ont pas le droit de faire du vélo ! Donne-moi ça ! » dit-il d’une voix forte en franchissant le seuil et en se dirigeant vers moi. Il tire déjà sur le guidon. Je ne comprends rien à ce qui se passe, je ne peux rien dire, je le regarde simplement avec de grands yeux. Puis les larmes me coulent tout d’un coup sur les joues ; je tiens fermement le vélo et je crie à mon tour : « C’est ma bicyclette ! » Mais mon grand-père me l’arrache des mains la bouche toute tordue. Il est furieux. Mon père se tient derrière lui, au seuil de la porte. « Papa, pourquoi ? » lui demandé-je une fois que j’ai capté son regard. Je sanglote. Entre-temps, grand-père s’est emparé du vélo et veut l’emporter.
Mon père ne hausse jamais le ton avec moi. Il fait toujours preuve de douceur, même quand je me conduis mal. Combien de fois m’a-t-il défendue face à ma mère ? Combien de puni- tions m’a-t-il évitées ? Tout le monde sait que je suis la préférée de papa. Mais, cette fois, il n’est pas de mon côté. « Ça vaut mieux comme ça, Rana, dit-il. Maintenant, arrête de pleurer. » 
[...]
Au dîner, je ne dis rien, Je suis assise à côté de papa. Grand- père et lui parlent de moi. [...]
« Et puis il est temps qu’elle porte un voile », ajoute soudain grand-père. Papa acquiesce d’un hochement de tête. Il ne dit rien, il a juste l’air triste. C’est du moins mon interprétation : je ne l’ai jamais vu aussi silencieux. 

Ressources

Sur le livre

À lire

Entretien avec Rana Ahmad sur Europe 1, Grégoire Duhourceau, octobre 2018
Entretien avec Rana Ahmad, Paris Match, Anne-Laure Le Gall, Octobre 2018

À voir 

Portrait de Rana Ahmad par TV5 Monde 

Sur la traduction

À lire

À voir

Rana Ahmad est née en 1985 à Riyad. Après l’échec de son mariage, elle découvre sur Internet les écrits de Darwin et de Nietzsche, et devient vite athée. Menacée de mort dans son pays, l’Arabie saoudite, elle décide de partir. Pour tout bagage, un ordinateur portable et un billet d’avion pour Istanbul.
Elle vit aujourd’hui en Allemagne, où elle étudie la physique à l’université de Cologne – sous pseudonyme, afin de ne pas être retrouvée par sa famille. Ici, les femmes ne rêvent pas est son premier livre.

 

Après des études littéraires et philosophiques, plusieurs années d’activité de journaliste et de traducteur à temps partiel, Olivier Mannoni vit de sa plume de traducteur depuis 1987. 

Il est l’auteur de près de deux cents traductions de Martin Suter, Uwe Tellkamp, Peter Sloterdijk, Stefan Zweig, Sigmund Freud, Robert Menasse, entre nombreuses autres, et dernièrement de la traduction du roman, Le Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler à paraître cet automne (Ed. Calmann-Levy).

Connu et reconnu pour ses traductions de nombreux essais historiques consacrés au nazisme, il est l’auteur de la nouvelle traduction de Historiciser le mal, une édition critique de Mein Kampf. Ce travail titanesque, mené avec plusieurs équipes d’historiens, linguistes, germanistes, etc. s’est étendu sur une dizaine d’années. De cette expérience, il a tiré un livre Traduire Hitler paru en octobre (Ed. Héloïse d’Ormesson). (source : festival Vo-Vf)

Président de l’Association des Traducteurs Littéraires de France de 2007 à 2012, il a été chargé fin 2011 par le Centre National du Livre de concevoir puis de diriger l’École de Traduction Littéraire du CNL, aujourd’hui placée sous l’égide du partenariat entre le CNL et l’Asfored.