Afrique 50

de René Vautier

France - Documentaire - 1950 - 19 minutes

Afrique 50 est le premier film anticolonialiste français. À l’origine, il s’agit d’une commande de la Ligue française de l’enseignement destinée à montrer aux élèves la mission éducative menée dans les colonies françaises d’Afrique de l’Ouest. Mais, sur place, le réalisateur, âgé de 21 ans seulement, décide de témoigner de la réalité : le manque de professeurs et de médecins, les crimes commis par l’armée française au nom du peuple français, l’instrumentalisation des populations colonisées… Le film fut interdit pendant plus de 40 ans et valut à René Vautier plusieurs mois d’emprisonnement.

PISTES DE TRAVAIL

« Je ne veux plus utiliser d'armes, je veux montrer des photos ». René Vautier, après voir été maquisard, prend la caméra comme il a pris le fusil. D'abord interdit – officiellement, pour violation d'un décret de 1934 (d'un certain Pierre Laval, alors ministre des colonies...) qui imposait de tourner avec un scénario préétabli et sous surveillance d'une autorité –, détruit en partie, monté et diffusé en toute clandestinité, ce film n'a été réhabilité par le Ministère des Affaires étrangères qu'en 1996 parce qu'il permettait « de montrer au monde que dès 1950, existait en France, en particulier chez les jeunes, un sentiment anticolonialiste prononcé ». L'étude de ce film peut amener à retrouver les motivations de cet anticolonialisme français. Que représentait l'Afrique Occidentale française en 1950 ? Quelles voix s'opposent alors à cette situation ? À partir de quelles dates commencent les mouvements d'indépendance ? Que sont devenus ces pays aujourd'hui ?

Outre ces éléments de contextualisation nécessaires qui peuvent être apportés sous forme d'exposés, il serait particulièrement intéressant d'étudier en classe les armes utilisées par le militant et cinéaste pour toucher le spectateur. Tout, dans Afrique 50, nous parle : de la voix qui nous prend à parti, des images elles-mêmes qui nous regardent, jusqu'à la bande son (jouée par des musiciens africains d'Argenteuil après le retour en France de Vautier) qui rythme le discours de plus en plus véhément.

Posture du narrateur
Ce qui frappe tout d'abord, c'est le ton de la lecture et la force de ce texte à l'énonciation complexe. Qui parle ? Pour qui ? Qui ne parle pas ? Réfléchir notamment à ce qu'implique la construction, au montage, de la voix off permet de comprendre les objectifs de René Vautier.

Quelle posture Vautier adopte-t-il vis à vis de son spectateur présumé ? On pourra revoir à ce titre le début du film : curieuse voix off qui fait les présentations : « voici l'ambassadeur », « ils [les enfants] t'examinent, te détaillent ». Pourquoi ce dispositif ? Pourquoi ce vocabulaire (« ambassadeur », « guide »...) ? Quel effet produit-il ? Nous avons affaire à un narrateur qui ne dit pas « je », mais qui tutoie. Par cette narration à la deuxième personne, Vautier donne l'impression, par le montage, que nous (nous, l'Européen) sommes dans une intronisation progressive et spontanée, admis à pénétrer de manière confidentielle et privilégiée, dans le quotidien des Africains de l'ouest. Cet étrange dispositif permet de souligner d'une part que nous passons de l'autre côté de la vision officielle (nous passons ainsi, symboliquement, de l'autre côté d'un mur ou de l'autre côté d'un rideau formé par une parcelle de plantations) pour voir l'autre côté du miroir, l'autre visage de la colonisation. D'autre part, elle permet d'inverser le regard colonisateur : c'est l'homme blanc qui doit d'être admis, accepté, guidé et ce par les plus innocents et vulnérables de ses représentants.
Comment, encore, interpréter la prise à parti incessante du spectateur ? La première phrase à elle seule mérite d'être commentée : « Les jeunes blancs qui sont entrés avant toi dans ce village sont ou bien l'administrateur qui venait prendre l'argent pour l'impôt, ou bien le recruteur qui venait prendre les hommes pour l'armée ». Ce « toi », familier, et pour ainsi dire camarade, affirme une proximité d'esprit entre spectateur et documentariste, en dissociant leur vue commune du regard d'un certain homme blanc pointé du doigt (« le recruteur », « l'administrateur ») . C'est ainsi que Vautier appelle le spectateur à la révolte (nous dirions aujourd'hui à l'indignation), au nom de ses frères d'Afrique : l'adresse « tu t'étonnes » souvent répétée (« tu t' étonnes de voir un village sans école »...), est une invitation à ce que le spectateur refuse que ce qu'il voit soit fait « en notre nom à nous, gens de France ». Ce « nous », ainsi redéfini par la proximité Auteur-spectateur et Africain-Français, appelle au refus du regard colonisateur (ambition d'un « nous » dont le documentaire prouve le caractère trompeur, manipulateur et destructeur). Le rejet du regard colonisateur s'exprime par un « on » dont « nous » nous dissocions : « on envoie un médecin quand les grosses compagnies coloniales risquent de manquer de main d'œuvre ». Ce scandale n'aura pas lieu en « notre nom ».
Enfin, ceux qui ne parlent pas, ce sont ceux qu'on filme. Dépossédés de la parole, les Africains bénéficient du relais du cinéaste, devenu porte parole d'une cause commune. La section finale est représentative de cette ambition : France anticolonialiste et Africains révoltés sont « au coude à coude des peuples pour la paix et le bonheur ». Le discours a donc une portée universelle, fédératrice, des peuples aspirant à la liberté et à « la bataille de la vie ».

Découpage par le son (introduisant des analyses ponctuelles de séquences)
On peut proposer aux élèves de revoir le film en notant les étapes, à chaque changement de la bande son. Caractériser la musique entendue pendant cette partie et proposer un titre et dégager ainsi une progression du film.
On identifie ainsi les différents cycles :

1) 0 min 27 à 1 min 07 : instrument à cordes / tonalité plutôt mélancolique : entrée dans le village/intronisation.

2) 1 min 07 à 5 min 22 : balafons et percussions : « suis-les » activités diverses, de la plus traditionnelle à la plus commune (travail de la brique de pisé, pillage du mil, tissage, travail des bateliers, coiffure, pêche...). Cette section est partagée entre l'aspect ethnologique et culturel, qui relève parfois délibérément du document touristique proche de la carte postale (« tu verras des choses très pittoresques », « continuons notre visite ») et un sentiment déjà appuyé de proximité et d'identification. La définition de ce qui est ou non acceptable humainement passe ici par une opération logique d'assimilation ou de répulsion : en ce sens, l'entreprise de Vautier est de susciter une adhésion humaniste (qui n'échappe pas tout à fait au regard occidentalocentré, puisqu'il s'efforce de reconnaître l'étranger dans sa proximité culturelle, réduisant l'altérité à une identité). On invitera les élèves à retrouver les éléments qui esquissent cette identification entre « nous » (le Français) et l'Autre (l'Africain) : ce sont certaines comparaisons (filets ouvragés « comme dans les petits ports de Bretagne » dont est originaire Vautier ; le lavage « tout comme les lavoirs de chez nous »), l'intervention du rasoir du cinéaste dans la coiffure des hommes...
Ce travail autour du regard anthropologique et du refus du « progrès » colonial peut déboucher sur l'étude des grands textes fondateurs du discours ethnologique et du discours porté par les Européens sur les « Autres » (Montaigne, Des Cannibales ; Levi-Strauss, Race et histoire, Todorov, Nous et les autres...)

3)5 min 22 à 6 min 34 : retour à l'instrument à cordes / ton mélancolique (thème 1) : le soir, fin du travail. C'est la conclusion du premier tableau : on a constaté le travail, une certaine misère, et déjà une certaine inégalité avec l'administrateur (qui « fait la sieste ») : contraste entre « ici » et « là-bas ». Mais il y a « une chance dans cette misère » : ce village est en « paix ».

4)6 min 34 à 8 min 20 : tambours (de guerre ?) violences perpétrées par les colons sur les villages : généralisation du discours qui devient politique. Début des accusations violentes : exactions, pillages, exécutions arbitraires, pour les intérêts des sociétés européennes.

5)8 min 20 à 13 min 39 : écho du thème 2 (balafons). Traitement inhumain du travail des noirs : esclavage économique, pillage des ressources par les grandes compagnies.
Dès 13 min 39 : nuance d'espoir : « bientôt le peuple... ». Espoir de révolte.

Une étude plus particulière de ces deux sections (4 et 5) peut permettre de dégager les liens qui sont faits entre texte et image. Quelles sont les ressources de l'argumentation ? Quelles comparaisons relever ? Quel sens leur donner ? (le parallèle vautour/administration coloniale - carcasse dépecée/noirs se tuant à la tâche est éloquent. On peut relever d'autres éléments qui dénoncent l'inhumanité de traitement : le proverbe du bousier ; le dialogue fictif provocateur laissant la parole à la voix colonisatrice dans un énoncé satirique : « alors usons le noir ! » ; l'assimilation de l'homme à la marchandise ou au matériau par comparaison (« les nègres sont moins chers que le mazout »).

6) 13 min 39 à 14 min 30 : retour des tambours (thème 3) aux rythmes très changeants, parfois très lents (mimant la marche des condamnés à mort) tantôt frénétiques : il s'agit des répressions par l'armée coloniale : « la ruine et la mort ».

On peut reprendre cette section indépendamment en dégageant sa construction interne. Le thème de « la ruine » et de « la mort » est annoncé en introduction et clôture de section, qui s'organise en quatre parties :
- Villages détruits « sonnant aux Africains comme des Oradours »
- Noms des victimes, comparées à « nos » Estienne d'Orves et Guy Môquet (martyrs de la Résistance).
- Noms des responsables
- Prison de Bassam et rôle moteur de Mamba Iapaboko (?), sans doute en lien avec la marche des femmes sur Grand-Bassam en Côte d'Ivoire en décembre 1949.
L'étude attentive de cette section peut permettre de commenter le rythme de la musique, de dégager les moments de tension. On pourra également demander aux élèves l'intérêt de convoquer les références à la France occupée. Ces références sont-elles pertinentes ? Quelle est l'intention du cinéaste en les convoquant ? On peut proposer aux élèves de faire des recherches sur les noms donnés par Vautier. Dès lors qu'on n'en trouve pas ou peu de trace sur internet, que peut-on en déduire ?

7)16 min 40 à la fin : union des voix (chants, balafons, percussions). Union des peuples « pour la paix et le bonheur ». Espoir d'une révolte internationale et populaire.

Par ce découpage d'ensemble, on identifie un basculement assez net dans le ton du documentaire :

1) Introduction. Recherche d'une complicité.
2) Le village : travail quotidien et misère (tableau néanmoins positif)
3) Paix, malgré la misère. > fin de la journée d'un village particulier.
(changement de ton)
4) Violences coloniales 1
5) Travail : un esclavage qui ne dit pas son nom.
6) Violences coloniales 2 (répressions)
7) Révolte internationale.

Les thèmes associés au balafon renvoient au monde du travail, à son rythme effréné, le premier paraissant libre quoique misérable (section 2), le second se révélant opprimé et inhumain (section 5). La révolte africaine est une conclusion logique, parce qu'elle est inéluctable, résultant de l'oppression (sections 4, 5 et 6) mais aussi idéologique voire idéaliste (idées d'unité des peuples, de paix, de bonheur, de vie contre les puissances mortifères).

Ouvertures culturelles
Le documentaire Afrique 50 peut être une bonne porte d'entrée pour inviter les élèves à découvrir la situation politique et économique de l'Afrique, souvent méprisée des programmes. Le lien avec le programme d'histoire de Première (le partage colonial de l'Afrique à la fin du 19e siècle) est particulièrement pertinent. On peut proposer des recherches ou des exposés sur l'histoire de pays anciennement regroupés dans l'Afrique-Occidentale Française (Mauritanie, Sénégal, Guinée, Mali, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, et Bénin) ou proposer au contraire d'étendre ces recherches à des situations de mainmise contemporaine de compagnies privées ou d'intérêts publics sur les États africains : exposé sur le documentaire polémique de Hubert Sauper, Le Cauchemar de Darwin, sur la Françafrique, l'affaire Elf, ou encore sur la location des terres arables par les sociétés majoritairement européennes et américaines (cf. une émission du "Dessous des cartes" sur ce sujet, le deuxième opus proposant un point intéressant sur l'exemple africain).

Le site d'Arte propose enfin un parcours remarquable permettant d'explorer quelques pays d'Afrique de manière pédagogique, sous forme de visite interactive. 

Xavier Orain